Pourquoi classer l’autisme est une erreur : réflexion autour de Babouillec
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Déconstruire les idées reçues
L’autisme a trop longtemps été abordé à travers des étiquettes et des classements réducteurs. On a parlé d'autisme "sévère", d'autisme "de haut niveau", d'autisme verbal ou non verbal, comme si ces dénominations pouvaient rendre compte de la complexité d'une structuration neurobiologique et du fonctionnement qui en découle. Pourtant, ces classifications stéréotypées ne résistent ni à l'analyse scientifique, ni à l'expérience des personnes concernées. L'autisme n'est pas une gradation de difficultés ou de capacités, mais une variation du fonctionnement neurologique, qui s'exprime de façon très diverse selon les individus, leur environnement, les soutiens reçus, ou encore les cooccurrences présentes.
Dans ce contexte, il apparaît urgent de repenser notre manière d'en parler, et de donner la parole aux concerné.e.s. Cet article s'inscrit dans cette réflexion, en s'appuyant sur le parcours et l'œuvre d'une artiste exceptionnelle : Babouillec, poétesse autiste non verbale, dont le travail et l'œuvre questionnent nos représentations dominantes de la communication et de l’intelligence.
Babouillec : une poétesse loin des stéréotypes
Babouillec, de son vrai nom Hélène Nicolas, est une auteure autiste non verbale née en 1985. Diagnostiquée très tôt, elle a été longtemps considérée comme "enfermée dans le silence". Pourtant, grâce au soutien de sa mère et à un accès progressif à l'écriture par lettres détachées, Babouillec a révélé un monde poétique et philosophique d'une richesse bouleversante. Elle écrit en posant des lettres de l'alphabet sur une grille, composant ainsi des textes d'une grande densité et d'une précision rare.
Son travail est aujourd'hui reconnu : plusieurs de ses textes ont été publiés, dont Algorithme éponyme, Raison et actes dans la douleur du silence ou encore Rouge de soi. Elle est aussi l'héroïne du documentaire Dernières nouvelles du cosmos (Julie Bertuccelli), qui retrace sa vie, son processus de création et son rapport au monde.
Une poésie incarnée : autisme, perception et langage
Les textes de Babouillec dépassent les codes de la littérature traditionnelle. Ils révèlent une manière singulière de percevoir le monde, d'en saisir les logiques cachées, d'en déconstruire les conventions sociales. Chez elle, l'autisme n'est pas un obstacle à la pensée, mais bien un mode de lecture du monde radicalement autre. Elle le dit elle-même :
*"Je suis hors langage, mais pas hors pensée. J'ai accès à une pensée sans mots, à une vision pure, qui me dépasse moi-même."
Cette perception inspire chacun de ses textes. Elle y aborde la condition humaine, le pouvoir du langage, les normes sociales, la liberté de penser autrement. Sa façon d'écrire devient un acte de résistance à une société qui classe, trie, hiérarchise.
La parole par la poésie : trois regards sur le monde autistique
Plusieurs poèmes de Babouillec, issus de Algorithme éponyme, illustrent à la fois sa manière de décrire le fonctionnement autistique et sa vision du monde. Le premier évoque avec force la rigueur, la complexité et la nécessité de précision dans la communication :
"Le cerveau cabossé de l’enfant silencieux
Dessine des formules d’une géométrie intime
Où chaque mot se doit d’être pesé, exact,
Pour éviter la foudre du malentendu."
(Source : Algorithme éponyme)
Un autre poème révèle avec subtilité l’intensité émotionnelle et sensorielle de la perception du monde chez les personnes autistes :
"Les humains marchent dans un monde flou
Je capte les contours que personne ne voit
Chaque souffle me gifle, chaque couleur me dévore
Mais dans cette tornade, je trouve une danse."
(Source : Algorithme éponyme)
Déconstruire les fausses hiérarchies : pourquoi l’autisme n’est ni sévère ni léger
Qualifier l'autisme de "sévère" ou de "haut niveau" n'a pas de fondement scientifique. Il s'agit d'étiquettes floues, construites socialement, qui se fondent sur des critères externes (langage verbal, scolarisation, autonomie apparente) sans considération pour la réalité neurologique ni pour les compétences invisibles.
Babouillec en est l'incarnation : son absence de langage verbal a longtemps été interprétée comme une absence de pensée. Son parcours dément formellement cette hypothèse. Cela révèle combien les outils d’évaluation de la communication restent fondés sur une norme verbale excluante.
L'autisme est une condition neurobiologique, pas une pathologie à gradation. La manière dont il s'exprime dépend de multiples facteurs, et surtout, il ne dit rien de la richesse intérieure d'une personne, ni de ses capacités à s'exprimer autrement que par la parole.
Enfin, voici un dernier poème qui illustre de manière poignante la perception sensorielle autistique, souvent trop peu comprise dans ses effets sur la construction du rapport au monde :
"Mon oreille aspire l’aiguille d’un froissement
La lumière me perce, sans prévenir
Chaque son s’empile, chaque vibration déborde
Et dans ce tumulte, je cherche le silence."
(Source : Algorithme éponyme)
Il est temps de dépasser les classifications artificielles et de reconnaître l'autisme comme une manière d'être au monde, avec ses difficultés, certes, mais aussi ses capacités propres. C'est en respectant cette complexité que nous pourrons construire une société plus juste, plus inclusive, et surtout, plus à l'écoute.
Classification et langage unique : une illusion simplificatrice
Le concept de neurodiversité, proposé à la fin des années 1990 par la sociologue autiste Judy Singer, remet profondément en cause l'idée que les cerveaux « typiques » seraient la norme, et les autres des anomalies à corriger. Cette approche considère l'autisme comme une variation naturelle du fonctionnement humain, au même titre que la diversité génétique ou culturelle.
Or, les classifications traditionnelles issues du modèle médical ont historiquement renforcé une hiérarchie implicite : celles et ceux qui parlent, qui travaillent, qui réussissent scolairement sont considérés comme « moins autistes », tandis que les personnes non verbales ou avec des besoins élevés de soutien sont vues comme « plus atteintes ». Cette vision réductrice invisibilise non seulement les capacités adaptatives et créatives des personnes concernées, mais elle empêche aussi de penser l'accompagnement de manière réellement personnalisée.
Babouillec, tout comme d'autres auteurs autistes non verbaux comme Naoki Higashida, Tito Mukhopadhyay ou Ido Kedar, montre avec éclat que l'absence de langage oral ne signifie pas absence de pensée, ni absence de sensibilité.
Higashida écrit par exemple : « Même si je ne peux pas parler, je veux que vous sachiez que je ressens des émotions comme tout le monde. »
Ido Kedar déclare dans Ido in Autismland : « Je suis enfermé dans un corps qui ne me permet pas d’exprimer ce que je sais, mais je sais beaucoup de choses. »
Ces témoignages, comme ceux de Babouillec, nous obligent à repenser profondément ce que l’on considère comme une “expression valide de l’intelligence”. En s’attachant uniquement à des formes visibles de performance, les classifications traditionnelles passent à côté de la richesse intérieure de milliers de personnes.
Au-delà du langage, au-delà des catégories
Cet article voulait rendre hommage à une artiste, Babouillec, mais aussi poser un regard critique sur la manière dont la société classe, hiérarchise et juge. L'autisme n'est pas une échelle à graduée, ni une prison où l'on est enfermé.e. C'est une manière d'être, de ressentir, de comprendre et de créer.
Le parcours de Babouillec, son art, sa manière de communiquer, sont autant de preuves de l'urgence de sortir de ces logiques de classement. Non seulement elles ne rendent pas compte de la réalité des personnes concernées, mais elles alimentent aussi des préjugés déshumanisants. Il est temps de privilégier l'écoute, la créativité, l'adaptabilité, et surtout, la reconnaissance de toutes les formes d'intelligence et de sensibilité.
Pour aller plus loin : lectures recommandées
De Babouillec :
-
Raison et acte dans la douleur du silence
-
Algorithme éponyme
-
Soif de lettres
-
Rouge de soi
-
Voyage au centre d'un cerveau d'autiste
D'autres artistes autistes non verbaux :
-
Tito Mukhopadhyay – How Can I Talk If My Lips Don't Move?
-
Naoki Higashida – The Reason I Jump et Fall Down 7 Times Get Up 8
-
Ido Kedar – Ido in Autismland
Ces ouvrages offrent des visions riches, sensibles et profondes du monde depuis une perspective autistique, souvent non verbale, et méritent toute notre attention.
Tout Simplement.
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