Les femmes autistes face aux violences sexistes et sexuelles
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Chaque année, le 25 novembre nous rappelle que les violences faites aux femmes ne relèvent ni du hasard ni de l’intime : elles sont systémiques. Mais au sein de cette réalité déjà insoutenable, certaines femmes traversent un terrain encore plus escarpé, plus dangereux, presque invisible. Les femmes autistes et plus largement les femmes neurodivergentes.
Ce n’est évidemment pas un concours de souffrance, car personne n’y gagne ici. Mais c’est un angle mort où les mécanismes de domination continuent de se répéter, à huis clos, sur des femmes dont la parole, déjà fragile aux yeux du monde, est accueillie avec soupçon, condescendance ou incompréhension.
Un risque plus élevé, mais mal entendu
Depuis plus de dix ans, les études s’accumulent et racontent la même histoire. Les femmes autistes sont nettement plus susceptibles d’être victimes de violences sexistes et sexuelles que les femmes allistes (non autistes).
Les travaux de Brown-Lavoie (2014), Weiss (2018), puis Bargiela (2016) montrent tous une tendance alarmante : les violences sexuelles, les agressions physiques, mais aussi les violences conjugales sont significativement plus fréquentes chez les femmes autistes. Les chiffres varient selon les échantillons, mais la conclusion reste identique : la vulnérabilité est structurelle, pas individuelle.
Mais comme souvent lorsqu’il s’agit de femmes, et encore plus lorsqu'il s’agit de femmes neurodivergentes, le monde se contente de hocher la tête avant de passer à autre chose.
Pourquoi nous sommes davantage exposées
Il faudrait arrêter d’expliquer ce phénomène par des fragilités personnelles. Ce n’est pas “l’autisme” qui crée la violence : ce sont les violences qui s’engouffrent là où la société fabrique de la solitude, de l’errance diagnostique et de la dépendance.
Beaucoup de femmes autistes sont diagnostiquées tard. Nous avons grandi à contre-courant des normes sociales, souvent convaincues qu’on “comprenait mal”, qu’on était “trop naïve” ou “trop sensible”. Ces croyances, martelées pendant des années, deviennent un terrain fertile pour les prédateurs.
Les signaux d’alerte ne sont pas toujours évidents à décoder. On passe à côté de certains sous-entendus et les comportements menaçants peuvent être minimisés, rationalisés, recodés pour “ne pas faire d’histoire”.
Et surtout, il y a cette idée, profondément ancrée, qu’une femme autiste n’est pas une victime “crédible” car trop littérale, trop confuse, trop émotionnelle, pas assez émotionnelle, trop précise, pas assez précise… Peu importe ce qu’on dit, notre parole semble toujours pouvoir être disqualifiée.
Ce mépris-là n’est pas un détail : il conditionne toute la chaîne des violences. Avant, pendant, après.
La capacité à dire ‘non’ n’est pas le problème. La capacité des autres à l’entendre, si.
Dans les enquêtes menées auprès de femmes autistes, un motif revient sans cesse : le consentement arraché dans la zone grise, là où la contrainte se déguise en douceur, en insistance, en pression subtile.
Certaines disent avoir “figé”, incapables de réagir physiquement. En effet, la sidération est une réaction neurologique connue aujourd’hui, mais qui est rarement prise au sérieux.
D’autres expliquent avoir tenté de mettre des limites, maladroitement, sans être écoutées.
D’autres encore racontent que leur hyper-empathie a été manipulée contre elles.
Ce ne sont pas des femmes naïves. Nous ne sommes pas des femmes naïves. Nous sommes des femmes dont les signaux d’alarme sont ignorés ou utilisés par celles et ceux qui savent très bien ce qu’iels font.
Quand la justice et les institutions ajoutent une nouvelle couche de violence
La double peine est institutionnelle.
Beaucoup décrivent des dépôts de plainte invalidants, où on les interrompt, où on doute d’elles, où on leur demande si elles n’ont “pas mal interprété”. Certaines se voient reprocher leur façon de communiquer, leur regard, leur posture. Comme si la pertinence d’un témoignage dépendait de sa conformité à la norme sociale.
Les études de Bargiela ont montré que les femmes autistes rapportent non seulement davantage de violences, mais également davantage de difficultés à être prises au sérieux lorsqu’elles tentent de les signaler.
On ne peut pas prétendre lutter contre les violences faites aux femmes tout en perpétuant des pratiques qui invisibilisent les plus vulnérables d’entre elles.
Ce que cela dit de notre société
À chaque fois que l’on parle de femmes autistes victimes de violences, une question revient : “mais comment peut-on les protéger ?”
La vérité est brutale : ce n’est pas aux femmes neurodivergentes d’apprendre à survivre.
C’est à la société d’arrêter de les rendre vulnérables.
En valorisant l’hyper-adaptation comme une vertu.
En diagnostiquant tard.
En refusant de croire celles qui ne communiquent pas “comme il faut”.
En éduquant les garçons à la domination plutôt qu’au respect.
En tolérant socialement les violences sexistes et sexuelles tant qu’elles restent discrètes.
C’est le système qu’il faut profondément remettre en question. Pas les victimes.
Reconnaître, écouter, agir
Écrire sur ce sujet aujourd’hui, c’est un devoir. Non pas pour créer une hiérarchie dans la douleur, mais pour nommer ce que l’on refuse de voir.
Les femmes autistes ne sont pas “naturellement vulnérables”. Elles vivent dans un monde qui ne leur laisse que très peu de marge de manœuvre.
Les protéger commence par une révolution de regard : croire leur parole, adapter nos institutions, comprendre que la neurodivergence n’est pas un détail mais un facteur structurel dans la manière dont les violences se produisent, se répètent, se taisent.
Ce n’est qu’en éclairant ces zones d’ombre que l’on pourra, enfin, dire qu’on lutte vraiment contre les violences faites aux femmes.
Tout simplement.