Ressentir la musique : quand les basses parlent plus fort que les mots

De manière surprenante, peut-être, au premier abord pour un entendant, dans le couple entre Anne, entendante et Romain, sourd, c'est Anne qui n'aime pas aller au concert. Romain, lui est allé récemment à un concert de son genre préféré, le métal.

« Chacun a son goût en terme de musique. Moi personnellement je détestais la musique quand j'étais gamin. Et j'ai commencé à apprécier vers 18 ans. Au début j'écoutais la même chose que mes parents. Puis j'ai fini par trouver ma propre voie et ce n'est pas du tout le même style de musique que mes parents. Avec Anne, on écoute la même musique mais elle n'aime pas les concerts. Même les CD de musique live elle n'apprécie pas, elle préfère se concentrer sur la musique, sans bruit de public. Moi, ce qui me plaît, c'est les basses. Quand on met la musique, on la met très fort et je suis obligé d'enlever les appareils, parce qu'ils filtrent, ils vont filtrer pour garder la voix. Et la voix, ce n'est pas ce qui m'intéresse dans la musique.


Cela : Justement, comment perçois-tu les voix?

Je suis sourd à 99,9 pour cent depuis l'âge de cinq ans. C'est une surdité dégénérative, ça peut prendre plus ou moins longtemps, parfois jusqu'à 20 ans. Moi je trouve que c'est mieux si c'est rapide, parce que quand tu as 20 ans que tu as déjà des copains, ils ne vont pas forcément s'adapter à la surdité. Et tu perds tes copains tu perds ton boulot, tu n'arrives pas à suivre les études. C'est compliqué. J'avais rencontré une femme pour laquelle c'était arrivé tard, elle avait eu plusieurs opérations pour retarder l'échéance. Si elle avait su elle aurait préféré perdre l'audition tout de suite. : elle aurait préféré être sourde tôt plutôt que d'entendre et au final perdre tout, parce que tu t'es habitué à entendre.


Cela : Et ton parcours scolaire?

C'était pas toujours facile mais au début j'étais devant, devant le prof et il se tournait toujours vers moi pour parler. Et après il se retournait au tableau et je recopiais. A l'école, j'étais avec les entendants, puis quand je suis devenu sourd, on m'a mis dans une classe avec les handicapés. Au collège et au lycée, les profs n'ont plus le temps.

On a déménagé à Strasbourg, on m'a fait des tests et j'avais le niveau pour aller avec les entendants. Puis on a déménagé à Marseille, avec un lycée où il y avait des sourds. Et c'est là que j'ai appris la langue des signes. J'avais dix sept ans. On était une dizaine de sourds, avec des entendants et on avait des cours à part, le français et l'anglais, avec un prof qui signe. Pour les cours avec les entendants, on avait une interface de communication, qui n'est pas comme un interprète. Il résume le cours à sa façon et répond directement à tes questions alors que l'interprète va vraiment traduire tout le discours du prof et traduire tes questions.


Cela : Mais avant, comment faisais tu?

Je n'ai pas l'impression d'avoir manqué des choses, mais c'est vrai que j'ai eu une enfance solitaire. Avant le lycée, j'oralisais uniquement. Je suis assez d'accord avec le père dans le film " elle entend pas la moto". Il dit qu'il faut savoir les deux parce que si tu n'oralises pas c'est difficile dans la société et si ne tu ne parles pas la LSF, tu es coupé de ta culture sourde. S'il t’en manque un des deux, tu es toujours bancal.

Les appareils me servent surtout à faire la différence entre certains son par exemple b ou p où sur la bouche, c'est pareil. Mais il y a toujours des loupés. Si je n'ai pas les appareils c'est compliqué. Mais si je ne vois pas la bouche, j'entends rien du tout, je ne comprends rien du tout. C'est pour ça que quand je vais au concert, je n’y vais que pour la musique, le chanteur je m'en fous. Je ne peux pas lire sur les lèvres c'est trop loin, il y a le micro devant la bouche…


Cela : Et le chansigne ?

C’est difficile. Tu ne peux pas chanter et signer en même temps. Parce que la grammaire de la langue des signes et différente: il n'y a pas de pronom, le sens du verbe change en fonction de qui fait quoi... Ou inversement il y a des mots en français qui n'existent pas en langue des signes. Faire une chanson en français la traduire en langue des signes, ça c'est facile. Mais quand une autre personne sourde va voir les signes et faire l'exercice inverse, là c'est compliqué. C'est pas comme traduire du français en anglais. La langue des signes, c'est compliqué parce que c'est visuel c'est spatial, c'est culturel. Les signes que tu utilises sont ceux d'une culture qui est peut-être différente de celle de la personne qui va regarder.

Pour que ce soit plus clair, par exemple en France il y a 14 signes différents pour maman. Le souci dans la langue de signes c'est qu'il y a des langues qui ont évolué différemment et il n'y a pas d'académie, comme l'académie française qui peut imposer une manière de signer.


Cela : Et pour les concerts?

Ce qui aide, c'est les planchers en bois car ça permet de percevoir le rythme. Essaie, mets un casque, de la musique forte et essaie de ressentir les vibrations. Ce que je cherche dans la musique, c'est que ça me fasse ressentir quelque chose. C'est pour ça que j'aime bien le métal, parce qu'il y a beaucoup de tristesse, de colère. Sinon pour la musique, il y a aussi les gilets vibrants, mais c'est cher et fragile.

Cela : Et au niveau de l'accessibilité pour les sourds, qu'est-ce qui manque le plus ?

Des interprètes ! En Charente-Maritime il y en a une seule. Sinon, on est obligés de les faire venir de Poitiers. Et l'interprète, il y a des moments où c'est obligatoire, pour le mariage, quand tu vas chez le notaire, pour la justice...

Cela : J'ai remarqué, en allant voir le film « elle entend pas la moto » en SME, qu'il fallait être un très bon lecteur pour lire tous les sous-titres.

Oui, sauf que beaucoup de sourds ne sont pas bons en français. Ce n'est pas leur langue maternelle. Quand ils écrivent, ils écrivent souvent comme ils signent. Et quand ils lisent du français c'est pareil, c'est un effort de traduction tout le temps. C'est qu'en fait la langue des signes tu l'apprends surtout avec ta famille. Les sourds de naissance ne connaissent pas forcément la grammaire parce qu'ils ne l'ont pas apprise. Et comme ce n'est pas officiel, on ne peut pas corriger. C'est ça qui manque, un organisme qui codifie la langue des signes.


Cela : Est-ce que c'est utile, la langue des signes dans une société d'entendants?

Pour nous les sourds, même si on a pas forcément les mêmes signes on va toujours parvenir à se comprendre. Pour les entendants, c'est génial, même entre entendants: de loin, quand il y a du bruit, en festival. À transe atlantique, on proposera ce que j'ai appelé les festisignes. On a un couple d'amis qui ont appris la langue des signes et ils nous ont dit : "c'est génial parce que le lendemain, après un festival, on a encore notre voix !". Tu n'arrives pas à t'entendre, tu signes.


N’oublions pas que parmi les autistes, environ 1/3 sont non-verbaux, que le mutisme sélectif peut se mettre en place dans les situations de stress, que la langue des signes peut être un vrai apport pour communiquer avec une personne autiste.

 

Le chansigne : entre traduction et art — interview

Chansignelle, qui accompagne Mathilde en tradaptant ses chansons pour la tournée la nuit, le tour, nous a présenté, lors de leur passage à Saintes, cette activité méconnue : le chansigne.

Comment es-tu venue au chansigne et à la langue des signes ?

Je n'ai pas de personnes sourdes dans ma famille, tout comme la majorité des interprètes. Je suis venue à la langue des signes par la rencontre d'une élève, au collège, qui était malentendante et qui m'a appris quelques signes. J'ai ensuite continué en cours du soir, puis, en licence, je me suis spécialisée avec une formation intensive. J'ai ensuite suivi un master en langue des signes pour devenir interprète et j'ai réalisé mon mémoire d'étude sur le chant signé. Cela fait maintenant 7 ou 8 ans que je fais du chansigne.

C’est comme cela que j’ai rencontré Mathilde : elle faisait son spectacle « Je les signe tous » dans lequel elle a vraiment intégré le chansigne. A cette époque, je traduisais les échanges avant et après la scène. Pour le deuxième CD, elle m'a contactée pour que je traduise toutes ses chansons.

Comment se passe la traduction ?

J'ai fait appel à d'autres personnes pour travailler sur l'album, pour réaliser un vrai travail collaboratif, entre personnes sourdes et personnes entendantes. C’est vraiment fondamental pour moi, pour avoir différents points de vue. Pendant la période Covid, Mathilde nous a transmis ses textes et ses audios et on a travaillé durant des mois, en lui posant des questions. Car c’est un vrai travail de création : ce qu'on fait en chansigne, ce n'est pas une interprétation comme je la pratique au quotidien. Il y a une toute autre recherche à faire.

Comme ce n'est pas une interprétation classique, je travaille sur les images, et certaines personnes entendantes me disent mieux comprendre ainsi car il y a un côté visuel qui peut amener un autre accès au monde de l’artiste. Cet univers, il faut en rester proche tout en se détachant vraiment du texte et en prenant une certaine liberté.

 On doit faire de vrais choix artistiques sur les textes. Par exemple, on peut être amené à inverser des phrases pour que cela ait du sens en langue des signes. C'est pourquoi on utilise parfois le terme «tradaptation », un mélange de traduction et d'adaptation.

Et le résultat n’est pas figé : même pendant les concerts, il faut adapter. J'ai un chansigne fixe, mais si Mathilde donne plus de choses, je vais la suivre. Cela limite quand même l'improvisation : il y a vraiment un travail en amont à faire. Il faut que les signes puissent s'adapter au rythme.

A quelles conditions pratiquer le chansigne ?

C’est une pratique qui n'est pas encore très développée, peut-être aussi parce qu’il faut accepter de partager la scène, que le public puisse porter son regard ailleurs. Ce n’est pas évident pour tous les artistes. Et puis il y a évidemment un coût, puisque c’est un travail et une ou des personnes supplémentaires.

Pour la personne qui chansigne, il n'est pas forcément nécessaire d'être interprète, mais il faut au moins être bilingue. Car si on n'a pas un niveau suffisant en LSF, on produit plutôt du français signé, ce qui est très différent, et cela dessert le chansigne.

 

 

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